District Montréal

L'EXPO

Fragile

Une installation urbaine des artistes Roadsworth & B. Armstrong

Des saumons découpés dans des boîtes à chaussures et enveloppés de papier à bulles d'air remontent les cascades de plastique qui dévalent les escaliers roulants.

Les bancs de poissons, en plastique eux aussi, errent sous la surface de l'étang fabriqué dans le même matériau.

Les arbres en carton s'élèvent le long des colonnes et du puits d'un ascenseur, leurs feuilles en chemise de classement en papier s'ouvrant contre les murs et les garde-corps du centre.

Le centre Eaton de Montréal a été transformé en écosystème à l'aide des sous-produits sélectionnés dans ses conteneurs à recyclage et générés par les activités quotidiennes qui y ont lieu. Les bouteilles d'eau en plastique, les boîtes de carton, les cintres et les godets en papier sont quelques-uns des matériaux de base de cette installation qui tente de réintégrer ces articles sous une sorte de forme originelle, pré-transformation. Le carton qui vient pourtant des arbres a été transformé par plusieurs procédés industriels nécessaires à sa fabrication et à jamais coupé de ses origines forestières. Il en est de même pour les bouteilles d'eau en plastique qui, vidées de l'eau des rivières et des ruisseaux qu'elles contenaient, ne sont plus que des réceptacles dépourvus de leur liquide essentiel à la vie.

Ainsi, cette installation ne cherche pas à recréer la nature, mais plutôt à la calquer : la beauté de cette mise en scène tient non pas à sa reproduction parfaite du monde naturel, mais à l'échec de cette reproduction. Comme une porcelaine dont on aurait recollé les morceaux, les composantes de l'installation ainsi assemblées ne sont que l'imitation maladroite des éléments originaux, un rappel saisissant de leur fragilité et du retour impossible à leur état initial.

L'artificialité, en dépit de la perte qu'elle représente, reste malgré tout réconfortante. Elle confirme notre intuition que nous, humains, nous différencions de la nature. Notre désir de nous distinguer de notre environnement, en réponse aux menaces qu'il a toujours représentées, y trouve écho. L'agencement ordonné des bouteilles qui composent les cascades et l'étang, et la disposition régulière des arbres qui suivent les lignes architecturales satisfont notre besoin d'ordre et nous donnent l'illusion que nous nous élevons au-dessus du chaos. Ainsi, cette représentation nous semble presque plus vraie que nature.

En lutte contre celle-ci, nous en sommes pourtant nostalgiques et elle reste une source d'inspiration. Ses principes qui s'imposent dans l'architecture et dans les structures qui nous entourent en sont la preuve. L'installation met cela en évidence. Élevant notre regard au-dessus des colonnes du Centre Eaton de Montréal, et laissant libre cours à notre imagination, le toit en verre et en acier arqué de l'atrium devient un plafond formé par la cime des arbres, l'immense fenêtre ronde au nord devient le soleil ou la lune, alors que le mouvement ronronnant des escaliers roulants devient le flot incessant de l'eau qui suit le tracé d'un cours d'eau. D'autres évocations viennent à l'esprit : le va-et-vient des clients et des passants qui circulent fait penser aux saumons qui remontent la rivière. Ceux-ci semblent soumis à un besoin ancestral les incitant à se déplacer dans les allées du centre. De la même façon, l'ascenseur qui transporte les gens d'un étage à l'autre imite le système de circulation des arbres qui pompe l'eau et les nutriments des racines vers la cime. L'aire de restauration pour sa part est comme la terre sous la forêt, là où les procédés métaboliques vitaux à la santé de l'écosystème se déploient.

Non seulement cette installation transforme le centre, elle en révèle l'essence. Le Centre Eaton de Montréal est une communauté de commerçants, de consommateurs, de voyageurs, de concierges, de gardes de sécurité, entre autres, qui interagissent les uns avec les autres, mais aussi avec leur environnement physique. Voilà tous les éléments d'un écosystème. Les activités humaines, qu'elles soient économiques, sociales ou autres, sont-elles donc si différentes des activités de la nature ? À quel point sommes-nous distincts des systèmes naturels qui nous entourent ? Où commence la nature et où finit l'humain ? Dans un monde où une seule usine à papier utilise des acres et des acres de forêt pour produire du carton, où un amas de déchets aussi gros qu'un continent continue de s'accumuler dans l'océan Pacifique, et où les rivières sont polluées par le plastique et d'autres sous-produits de l'activité humaine, il n'est plus si clair de distinguer homme et nature. Compte tenu de ces faits, les arbres en carton et l'étang en plastique ne nous semblent plus si artificiels ni si irréels. Et nous ne sommes plus si réconfortés par le sentiment d'être au-dessus de tout.